Je suis resté confiné silencieusement

par Karl Sigwald

Chronique

Aujourd’hui, je prends la plume. Aujourd’hui je fais le point, le bilan de ce qui s’est passé ces deux derniers mois. Cette période de confinement, de mise à l’arrêt brutale du cours normal des choses.

J’insiste sur le mot « aujourd’hui » car ce n’est qu’aujourd’hui que je décide d’écrire. Ce n’est qu’aujourd’hui que cela me paraît juste de le faire.

Le jour de l’annonce du confinement est aussi pour moi le lendemain des obsèques de mon père et la veille de sa crémation à laquelle il m’a été interdit d’assister.

La concomitance de ces évènements m’a projeté avec d’autant plus de brutalité dans un monde qui était resté le même mais pas tout à fait.

Je n’avais pas perdu mes repères mais c’étaient les repères eux-mêmes qui avaient changé.

La maison familiale dans laquelle je passais presque toutes mes vacances et que je quittais toujours à regret était devenue mon lieu de confinement d’où il m’était interdit de partir.

Mon père, toujours très accaparé par son travail, ne rentrait que quelques heures pour dormir. Sa présence se lisait dans les traces qu’il laissait : quelques brins de tabac, un objet rapporté, un nouveau livre dans la bibliothèque. Ces traces sont toujours là mais, comme le monde entier, elles se sont figées. Je les regarde toujours comme la preuve que mon père était bien là à un moment donné dans la maison. Mais cette preuve n’a plus la même saveur aujourd’hui.

C’était comme si le monde avait changé à la fois totalement et un tout petit peu.

Dans le vécu de cette drôle de sensation, je me suis surpris à avoir envie de silence. J’ai eu besoin de me laisser sentir sans chercher à comprendre.

Pourtant d’un naturel extraverti et plutôt « accro » aux réseaux sociaux, je me suis vu m’éloigner des discussions virtuelles qui m’agressaient comme une fanfare cacophonique .

En tant que profession libérale condamnée à exister par ma communication, j’ai d’abord été tenté de tout de suite analyser ce que nous vivions pour faire partie de ceux qui en parlent dés le début. Ma posture de thérapeute en Gestalt m’a alors rattrapé. Il m’a paru plus juste d’abord de me laisser sentir et d’être pleinement présent dans cette expérience.

Qu’ai-je appris ? Qu’ai-je vécu ? Avec quoi ai-je été en contact ?

J’ai tout d’abord redécouvert ma vulnérabilité et ma finitude.

Oui, je vais mourir un jour et les origines de ma mort seront peut-être étranges, injustes ou insoupçonnables.

Oui, en tant que spécimen de la dernière version de l’homo sapiens sapiens, je reste un être vivant en interaction avec la nature. Et malgré tous les artifices que je pourrai bâtir, la nature sera toujours plus forte que moi. À des milliers de kilomètres, une chauve-souris baladeuse ou un pangolin en potage peuvent me mettre en danger ; moi et surtout ceux que j’aime.

Le ralentissement général m’a fait sentir à quel point je m’étourdissais pour ne pas vivre avec ces contraintes et la peur immense qu’elles suscitaient chez moi.

J’ai ensuite vécu de l’impuissance.

Avais-je une solution pour sortir de cette situation ? Absolument pas.

Je regardais aussi avec étonnement la multitude des discours assurés ; préconisant toutes sortes de solutions. Certains adhéraient complètement. D’autres condamnaient sévèrement. Tous cherchaient des coupables passés et à venir. Personne n’avait de solution. Elle se fait toujours attendre aujourd’hui.

Pour l’instant et pour une durée indéterminée, je n’ai pas d’autre choix que de vivre cette impuissance.

Pourtant, je reste présent. Je le suis même d’autant plus que j’accepte de vivre avec cette impuissance.

Je peux être aux côtés de ma mère, accompagner mes clients par visioconférence en tant que thérapeute. Tous accepte ma présence et peuvent s’en nourrir ; même si je me sens souvent incapable de les protéger.

J’ai enfin été confronté à mon imperfection et cela, d’une manière surprenante.

Lorsque je croisais physiquement une personne, je ne me sentais plus ni thérapeute, ni storyteller, ni producteur. Tout ce qui faisait de moi un être social laissait la place à une réalité plus simple : j’étais peut-être contaminant. M’étais-je suffisamment lavé les mains ? Avais-je retiré mon masque de la bonne manière ? Avais-je bien désinfecté toutes les courses ? Malgré mes efforts, je me sentais toujours comme le vecteur d’un danger potentiel pour mes proches.

J’ai en revanche remarqué que mes proches et les quelques personnes que j’ai côtoyées physiquement n’ont jamais manifestement de crainte à mon égard. En dépit de mon impression constante de mal faire ou de ne pas faire assez, les autres continuent de se sentir en sécurité avec moi. Ils se sentent d’autant plus en sécurité qu’ils voient que j’essaye de faire au mieux.

Je prends soin de l’autre avec mes limites et cela me rend présent à lui.

Vulnérable, mortel, impuissant, imparfait. Tout ce que la vitesse du monde post-moderne essaye de nous faire oublier ; j’ai pris le temps de le sentir, de le goûter, d’accepter de vivre avec, de ne plus résister à son inexorable confrontation.

Aujourd’hui, au coeur de l’incertitude de ce que va devenir notre monde, je prends appui sur ma vulnérabilité, ma finitude, mon impuissance et mon imperfection pour être disponible, pleinement présent avec l’autre et, en tant que thérapeute, l’accompagner sur son chemin de transformation et de liberté.

Les Catalystes

Les Catalystes | Article pour Sweet Me the Game

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